Lost in Translation


Un regard vitreux sous de longs cils suinte de désirs au-dessus d’une bouche langoureusement entrouverte. Lèvres pulpeuses évoquant les clichés genrés de la pop-culture américaine, comics et sitcoms ayant infusé en masse dans les rétines des adolescents des années 1980 et 1990. L’enfance de l’artiste justement, qui nous livre ici une collection d’images aquarellées où se côtoient, pêle-mêle, la nostalgie de la culture underground, du pop art américain et de la finesse formelle de la Figuration Narrative. Sans oublier une attirance pour l’univers des mangas. Tout parle en effet d’amours de jeunesse, d’espoirs déchus, de jouissances éphémères, de nuits libertines et d’instants volés. On pourrait feuilleter ces images comme on tournerait les pages d’un roman-photo en écoutant une chanson des Bee Gees dans un hôtel tokyoïte baigné dans les lumières nocturnes de la ville. Y scintillent les veloutés des carnations, les cadrages enivrants, les portes interdites vers l’intime, les oxymores symboliques entre fleurs innocentes et violations charnelles ambigües. Le tout accompagné par la voix de l’artiste qui s’exprime à travers des phrases distillées comme des mantras, faisant parler les anonymes qu’il met en scène ou simplement sa conscience d’artiste devant les désillusions et les rêves inassouvis de notre monde.


Léo Dorfner apporte à son trait une sensualité non dissimulée pour « écrire » ces images, à la manière d’un « novelliste pictural » dont le parfum doux-amer infuse. Son œil de peintre semble procéder par flashs mémoriels afin de pouvoir suggérer l’indicible et de montrer, uniquement sous la forme de morcelages et de collages, des scènes trop intimes pour être entièrement dévoilées. Pudeur dans l’impudeur… Fausse innocence… La peau moite, le cœur battant, La nuit tombait lentement et c’était trop tard, Love comes in spurts, Love in an excuse to get hurt, autant de titres pour chaque plan-séquence qui s’égrène, moments de vie furtifs, peut-être rêvés ou cauchemardés. A travers ces maximes sentimentales, s’introduit alors le mystère, l’idée d’un certain voyeurisme aussi.


Le référentiel est aussi celui de l’ère post-68, de la liberté sexuelle et de l’érotisation des corps. Ces fenêtres sur l’intime au cadrage très resserré, décrivent, à la manière d’un story-board ou d’une caméra particulièrement affûtée, la fiction fantasmée d’une jeunesse libre, avec ses bonheurs et ses heurts. La perfection serait un piège, la beauté une illusion, semble-t-il nous susurrer, tout en regrettant cet âge d’or de tous les possibles, où le sexe, la drogue et le rock n'roll permettaient à l’art de s’émanciper, jusqu’à la dérive consentie des substances hallucinogènes...


Du Rosenquist plus tourmenté, du Wesselmann moins joyeux. Les compositions léchées de Léo Dorfner oscillent entre l’hommage à l’orgie jouissive de la société de consommation – il use aussi de la citation à l’image publicitaire - et le désœuvrement actuel d’une génération pour laquelle les images n’ont plus autant valeur d’icônes. Nostalgiques du punk et du rock qui ne s’embarrassaient pas de morale, ces aquarelles, traversées de slogans, semblent ainsi conter la lente mortification des images choc, lascives et transgressives. Il suffit de regarder ces roses qu’embrassent des yeux candides étonnés ou ces allusions explicites à des jeux sexuels à la mine surannée. Mais sous ce filtre hollywoodien décadent se cachent aussi les blessures de jeunesse, indélébiles. Celles des cœurs brisés, des corps meurtris, des pertes de virginité... Sur les plus grands papiers où s’accumulent des scènes disparates, on pense alors aux fils Instagram, aux flux des réseaux sociaux qui nous montrent, sans filtre, les excès de la société et où s’expose désormais l’intimité adolescente, dépourvue de ses rêves, menant à des abus et des drames terribles. La perte de l’innocence et de l’intime se niche aussi là…et la beauté se fane. Les aquarelles, si délicates et si fines de Léo Dorfner, se glissent justement sur ce rivage flou et ténu, où l’Enfer se mêle au Paradis, où la jouissance répond à la douleur, où les fluides corporels parlent de l’ambiguïté des premières oraisons sexuelles, là où Eros accompagne l’enfance vers l’âge adulte, où l’érotisation éclose et où l’art commence à s’épanouir. Nostalgie d’une ère pré-Instagram où le mystère pouvait encore avoir droit de citer. Abandonner ce rivage équivaudrait à évoluer dans un monde en perte de sens et de sensations. Cette collection d’images ne dit pas autre chose : qu’il faut continuer de s’émerveiller, d’espérer et de transgresser malgré les sentiments de désespérance et la chute des héros. Ceux-là mêmes pourtant que l’artiste continue de croquer et de capturer, élevant par exemple en nouvelle image-symbole la victoire d’un club de foot, effaçant dans une même liesse collective l’ensemble des autres tourments. Oui, les images universelles reprennent toujours vie.


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A glassy gaze beneath long eyelashes oozes desire above a languorously parted mouth. Luscious lips evoking the gendered clichés of American pop culture— comics, and sitcoms— that imprinted on the retinas of teenagers across the 1980s and 1990s. The artist’s childhood, unfurls in a collection of watercolour images that combine nostalgia for alternative culture, American Pop Art, and the formal finesse of Figuration Narrative. Not to mention a clear attraction to the world of manga. It’s all about youthful love, fallen hopes, fleeting pleasures, libertine nights, and stolen moments. You could leaf through these images like a photo-novel while listening to a Bee Gees song in a Tokyo hotel bathed in the city’s nighttime lights. Within them shimmer velvety skin tones, the captivating framing, the forbidden doors to intimacy, the symbolic oxymorons between innocent flowers and ambiguous carnal transgressions. All this is accompanied by the artist’s voice, expressed in phrases distilled like mantras, allowing the anonymous people he depicts— or simply his artistic conscience—to speak out, confronting the disillusions and unfulfilled dreams of our world.


Léo Dorfner brings an undisguised sensuality to his brushstrokes to “write” these images, in the manner of a “pictorial novelist” whose bittersweet fragrance infuses them. His painterly eye seems to work in flashes of memory, striving to suggest the unspeakable, revealing only fragments and collage of scenes too intimate to be fully unveiled. Pudor in shamelessness... fake innocence...


La peau moite [Moist Skin], Le cœur battant [The Beating Heart], La nuit tombait lentement et c'était trop tard

[Night was falling slowly and it was too Late], Love comes in spurts, Love is an excuse to get hurt—these phrases mark each sequence-shot, life’s furtive moments, perhaps dreamt or nightmarishly imagined. Mystery begins to seep in through these sentimental maxims, as does a hint of voyeurism.

The frame of reference is also that of the post-68 era—of sexual liberation and the eroticization of the body. These intimate, tightly-framed windows onto the world depict— like a storyboard or a particularly sharp camera-lens—the fictional fantasy of a free youth, with all its pleasures and struggles. Perfection is a trap, beauty an illusion, it seems to whisper to us, all while lamenting the golden age of endless possibilities, when sex, drugs and rock’n’roll allowed art to break free, leading all the way to the willing drift into hallucinogenic substances... 


Somewhere between a more tormented Rosenquist, and a less joyful Wesselmann, Dorfner’s polished compositions oscillate between homage to the orgy of consumer society—he also incorporates citations from advertising images—and the current disillusionment of a generation for whom images no longer hold the same iconic value. Nostalgic for the punk and rock movements that paid no heed to morality, these watercolours, shot through with slogans, seem to narrate the slow demise of shocking, lascivious, and transgressive images. Just look at the roses kissed by astonished candid eyes, or the explicit allusions to outdated sex games. Yet beneath this decadent Hollywood filter lie the indelible wounds of youth—broken hearts, bruised bodies, lost virginity... On the larger canvases, where disparate visuals collide, one is reminded of Instagram feeds and social network that, unfiltered, showcase society’s excesses and where adolescent intimacy is now laid bare— devoid of its dreams, leading to abuse and tragic outcomes.

The loss of innocence and intimacy also nestles there—and beauty fades. Dorfner’s watercolours—so delicate and so fine—slip gently onto this blurred and tenuous shore, where Hell mingles with Paradise, where pleasure encounters pain, where bodily fluids speak of the ambiguity of the first sexual prayers, where Eros ushers childhood toward adulthood, where eroticism blooms and art begins to flourish. A nostalgia for a pre-Instagram era when mystery still had its say. To abandon this shore would be tantamount to evolving in a world of lost meaning and sensations. This collection of images says as much: we must continue to marvel, to hope, and to transgress despite feelings of despair and the downfall of our heroes. Still, these are the very heroes that the artist continues to sketch and capture, elevating the victory of a football club, for example, into a new image-symbol, erasing all other torments in the same collective jubilation. Yes, timeless images invariably find their way back. 





Julie Chaizemartin, journaliste et critique d’art

Le 31 mai 2025