Marc Donnadieu / Léo Dorfner


À l’heure de la circulation presque infinie de flux d’images où l’on peut plus distinguer l’authenticité de la copie, l’originalité de l’artificialité, la vérité du mensonge, l’artiste Léo Dorfner la démultiplie paradoxalement plus encore. Comme s’il avait décidé, pour la beauté du geste, d’en réaliser un atlas exclusif, une encyclopédie existentielle, un dictionnaire quasi amoureux dont les fragments ne formeraient que les morceaux d’un puzzle autofictionnel en perpétuelle reconfiguration. Il nous en livre ainsi, d’exposition en exposition, certaines pages sous la forme d’aquarelles de grand format qui en juxtaposent l’ensemble des figures, des registres, des contextes et des provenances. Certains pourront y repérer des fleurs plus vraies que nature, des yeux sans visage mais pas sans expression, une fascination pour les équipes de football et le graphisme quasi abstrait de leur maillot, la nostalgie pour les cassettes VHS d’antan et les inscriptions que l’on a pu y tracer, quelques récurrences comportementales que redoublent autant d’obsessions sexuelles, des messages codés ou non, sans oublier des suites de phrases définitives sur le monde tel qu’il est. « After all, there is nothing real outside our perception of reality, is there? »

D’une autre manière, tout pourrait provenir de l’appli « Photos » d’un – de son ? – smartphone, des différents albums personnels ou professionnels, intimes ou extimes qu’elle contient, des tris que l’on peut y opérer au fil du temps, voire d’un scrollage ininterrompu où l’œil arrêterait néanmoins le doigt soit au hasard, soit en fonction de l’impact visuel d’un cliché, soit encore de la réminiscence provoquée par la vue de certaines images. Mais qu’apporte leur restitution dessinée ? Bien plus qu’un simple acte de représentation. Au moins, l’expérience de cette réappropriation d’une iconographie personnelle stockée dans une mémoire physique ou technologique ; leur collecte fait collection, et leur association interprétation nouvelle. « Rassasie-toi de ce métal dont tu es si avide. »

Mais surtout, ce temps de la représentation, loin d’être du temps perdu, est bien au contraire un temps de recherche sur ce que ces images possèdent encore en propre, sur ce qu’elles ont encore à nous dire et en quoi nous concernent-elles toujours, au-delà d’une dépersonnalisation inéluctable du temps et de l’actualité. Et, plus encore, sur le fait que nous n’arrivons décidément pas à les effacer de notre esprit comme sur un support technologique. C’est cette résistance des images qui est donc là en jeu, sans nostalgie ni innocence. Et ce scrollage que j’évoquais précédemment n’est pas tant celui d’une banque d’images que celui de fils de vie, celui de l’artiste, celui de sa famille proche, celui de ses amis, celui d’inconnus croisés physiquement ou virtuellement, celui de la plupart d’entre-nous. « Innocent eye, innocent heart. »

En fait, les œuvres de Léo Dorfner sont des pages-mondes. Le sien, le vôtre, le nôtre. Un monde ambigu et fascinant, désiré autant qu’abhorré, subit autant voulu, mais dans lequel nos identités, nos combats, nos luttes, nos ambitions, nos espoirs et nos rêves se débattent et se construisent tant bien que mal. Et qui s’exprime ici selon une intensité et une fragilité inattendues et bouleversante. « Car sur la flèche qui l’atteint, l’oiseau reconnait ses plumes. »


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In an era of almost infinite circulation of streams of images, where one can no longer distinguish authenticity from copy, originality from artificiality, truth from falsehood, the artist Léo Dorfner paradoxically multiplies them even more. As if, for the beauty of the gesture, he had decided to create an exclusive atlas, an existential encyclopedia, an almost amorous dictionary whose fragments would form only pieces of an autofictional puzzle in perpetual reconfiguration. From exhibition to exhibition, he thus offers us certain pages in the form of large-format watercolors that juxtapose all the figures, registers, contexts, and origins. Some may recognize flowers more real than nature, faceless yet expressive eyes, a fascination with football teams and the almost abstract graphic designs of their jerseys, nostalgia for old VHS tapes and the inscriptions once scribbled on them, recurring behavioral patterns doubled by sexual obsessions, coded or uncoded messages, and sequences of definitive statements about the world as it is. “After all, there is nothing real outside our perception of reality, is there?”

In another sense, everything could come from the “Photos” app of a—his?—smartphone, from the various personal or professional, intimate or public albums it contains, from the sorts one can perform over time, or even from an uninterrupted scroll where the eye nonetheless stops the finger either by chance, by the visual impact of a shot, or by the reminiscence triggered by certain images. But what does their drawn restitution bring? Much more than a simple act of representation. At least, it offers the experience of reclaiming a personal iconography stored in physical or technological memory; their collection becomes a collection, and their association a new interpretation. “Feast on this metal of which you are so greedy.”

Above all, this time of representation, far from being lost time, is quite the opposite: it is a time of inquiry into what these images still possess in themselves, what they still have to tell us, and how they still concern us, beyond the inevitable depersonalization of time and current events. And more, it addresses the fact that we simply cannot erase them from our minds as we would on a technological medium. It is this resistance of images that is at stake, without nostalgia or innocence. And this scrolling I mentioned earlier is not so much that of an image bank as of threads of life—the artist’s life, his close family, his friends, strangers encountered physically or virtually, and most of us. “Innocent eye, innocent heart.”

In fact, Léo Dorfner’s works are world-pages. His world, yours, ours. An ambiguous and fascinating world, desired as much as abhorred, endured as much as chosen, yet one in which our identities, struggles, fights, ambitions, hopes, and dreams flounder and are built as best they can. And here it is expressed with an intensity and fragility both unexpected and moving. “For on the arrow that strikes it, the bird recognizes its feathers.”



Marc Donnadieu